... c'est l'occasion de parler d'autre chose que de voile molle.

P'tit rappel de "In The Mood For Love" : Hong Kong en 1962, une voisine (Maggie Cheung) et un voisin (Tony Leung Chiu Wai) découvrent que leurs compagne et compagnon respectifs entretiennent une liaison. A partir de là va naître entre eux deux une relation où leurs sentiments seront sans cesse retenus. Cette trame romantique toute simplette est magnifiée par une ambiance envoûtante (visuelle et musicale) qui en fait un film unique donc indispensable.

Bien que n'ayant pas encore eu le plaisir de découvrir ce nouvel opus (mais pourquoi l'évoque-t-il donc ... ? Paské ... !), '2046' semble être annonciateur d'un nouveau chef d'oeuvre.
Pour la petite histoire, tous deux ont été en partie tourné en même temps.

Je vous renvoie à trois articles ci-dessous pour en découvrir les charmes.

L'histoire : Hong Kong, 1966. Dans sa petite chambre d'hôtel, Chow Mo Wan, écrivain en mal d'inspiration, tente de finir un livre de science-fiction situé en 2046. A travers l'écriture, Chow se souvient des femmes qui ont traversé son existence solitaire ...

Par Vincent Malausa - Chronic'art

La longue route qui nous aura mené vers ce 2046, de péripéties en effets d’annonce ineptes (la traditionnelle frigidité des réactions cannoises), n'aura pas été vaine : arrivé à bon port, aujourd’hui en salles, le plus beau film de l’année scintille déjà paisiblement. En son centre, sans surprise, le diamant In the mood for love, qui semble battre comme une sorte de coeur enfui. La vraie surprise ? Que l’idée d’un engluement du cinéaste dans son précédent film soit si radicalement invalidée par 2046. Il y a là, au contraire, une forme d’éloignement qui, dans son mouvement de deuil vis-à-vis du premier film, renverse complètement la donne : à l’intensité d’In the mood for love, lave en ébullition, 2046 oppose une froideur diffuse et flottante que les résidus apparemment intacts de son prédécesseur peinent à dissimuler -voile désuet des décors, repris au motif prêt, musiques vieillottes ou chatoyantes, absence fantomatique des valses et fragrances tourbillonnantes de Michael Galasso. Wong est passé de l’autre côté du miroir : d’un instantané du désir amoureux à une vision en retrait, ballade peuplée de spectres et d’androïdes sublimes et glaciales.

L’intrigue, loin du charivari démodulé annoncé, est une cathédrale à l’incroyable précision. Suivant le désir vagabond de Chow, le film se divise en trois grandes parties : passions diverses, charnelle, cérébrale ou romantique, sur lesquelles planent divers fantômes et souvenirs qui tous trouvent refuge dans un espace-temps inconnu -un mystérieux voyage en train prenant le nom de 2046. Le labyrinthe apparent s’ouvre vite en ligne droite cristalline. Trappes de velours, chambres closes, boîtes à fantasmes multicolores, arrêts et relance du mouvement, de désirs rentrés en étreintes, apparaissent comme autant de paliers faussement décisifs franchis par petits bonds ou enchâssements gracieux. Chow apparaît ainsi toujours au-dessus des événements (les ruptures sans un dernier regard), serein sous la gravité des deuils amoureux successifs, comme travaillé en creux par un mal si profond qu’il empêche le film d’adhérer complètement à ses diverses strates, avançant sans se retourner, comme trop pressé de perdre ailleurs un peu du temps qu’il lui reste. La profondeur est partout -chaque histoire s’imprime avec force en à peine quelques séquences-, mais elle s’évanouit en une multitude d’effets de distanciation : roman dont Chow tisse les multiples fils, discrètes trouées comiques ou triviales, design artificiel et futuriste de 2046.

Le flux compact de passion d’In the mood for love trouvait en deux lieux l’occasion de briser le fil du récit : couloirs étroits de l’auberge où le moindre frôlement recelait une intensité foudroyante ; décor grandiose d’Angkor où le film parvenait in fine à exploser dans un espace à la mesure de ses circulations souterraines. Dans 2046, au contraire, les couloirs de l’hôtel s’évident tristement, lieu de regards cachés et de bruits entendus à distance, de mesquineries et d’affronts, de jalousies et de craintes. Le train de 2046 est quand à lui le symétrique inverse des beautés à ciel ouvert d’Angkor : non plus un espace où se libérer de la charge des passions, mais celui où s’y perdre à jamais comme en une inquiétante toile d’araignée. Trois plans s’extraient alors de l’ensemble, scènes répétées, en noir et blanc et silence assourdissant, qui montrent Chow à l’arrière d’un taxi endormi sur l’épaule de chacune de ses conquêtes. Le gouffre qui semble alors séparer Chow de chacune d’entre elles (lui ivre ou assoupi, elles étonnamment absentes) révèle peut-être la clé de 2046 : à jamais post-In the mood for love, dans une consommation mécanique et désenchantée de la passion (le petit commerce ludique entre Chow et Bai-Ling, les androïdes à émotions différées). Le diamant In the mood for love s’est cassé, et avec lui tout effet de sidération. Qu’importe : ses morceaux éparpillés, comme autant de petites bombes à retardement, ouvrent un abîme dont la tristesse et la beauté n’ont pas fini de nous hanter.

Par Aurélien Ferenczi - Télérama du 20/10/2004

Un séducteur hanté par un amour perdu. Wong Kar-wai signe un film virtuose, en écho à "In the mood for love".

Il serait juste de débuter par les sensations pures. Rares sont les films à provoquer une impression physique aussi manifeste : frisson jubilatoire, délicieuse chair de poule, intense sourire intérieur. Non pas la brutale réaction du corps à la vitesse et au suspense - façon Hollywood. Mais une sorte de béatitude émerveillée, une heureuse empathie avec la beauté à l'œuvre sur l'écran. Entre autres, en vrac et en majesté, l'apprentissage du japonais par une jeune femme (adorable Faye Wong), saisi à travers un élégant jeu de jambes. L'érotisme juvénile - et moqueur - d'une amoureuse courtisane (Zhang Ziyi, dont le visage de porcelaine s'anime enfin). Des corps, des visages, des étoffes. Plus obstinément, la fine moustache désabusée de M. Chow, ce viveur triste, traversant les couloirs de l'Oriental Hotel au milieu des années 60, les salles de restaurant enfumées, les ruelles pluvieuses. Une Chine dont on rêve : le spleen enjoué de ce paumé magnifique devient, par ricochet, le nôtre.

Le cinéphile sait que Wong Kar-wai a l'art de filmer comme aucun autre un Hongkong stylisé et chatoyant, une certaine idée de l'Orient et du désir. Qu'il manie en maître les couleurs du songe ou du souvenir (ici ocre et émeraude), mais que jamais ce maniérisme ne fait obstacle à l'ivresse des yeux - et des oreilles, le cinéaste n'étant pas sourd aux BO langoureuses. On sait aussi qu'il ne cesse d'explorer son sujet de prédilection, le temps qui passe et les amours qui filent. On le sait, au moins depuis In the mood for love, dont 2046 est... quoi, au juste ? La suite officieuse ? Le dérivé officiel ? La version « upgradée » - comme on dit d'un logiciel qu'il est « mis à jour » ? Le cinéaste brouille les pistes.

L'identité des personnages en est une. Donc, M. Chow - toujours interprété par le magique Tony Leung - est bien, à nouveau, ce plumitif payé à la ligne. Le voilà dans sa chambre d'hôtel, aux prises avec ses romans de gare - et avec les femmes qui l'en distraient. Il boucle un récit de science-fiction - lui-même baptisé 2046 - dont on voit la trame : des personnages hagards arpentent la planète à bord de bolides ferroviaires. Leur destination ? Une ville mythique où le temps s'arrête, les souvenirs ne se perdent plus.

Le romancier lui-même est hanté par le regret d'un amour passé. Il s'y accroche au point de ne pouvoir vivre ces passions qui, apparemment, s'offrent à lui. L'exquise demoiselle de joie de la chambre voisine - et le jeu de cache-cache amoureux qui va les unir, puis les séparer, offre ses plus belles scènes au film. La fille nippophile du patron de l'hôtel. Ou encore cette joueuse mystérieuse croisée à Singapour, comme un fantôme de grand amour. Cette dernière, que joue Gong Li, porte le même nom que la femme aimée jadis ; et ce patronyme, Su Li Zhen, était bien celui du personnage de Maggie Cheung dans In the mood for love. Mais s'agit-il vraiment du même couple, des mêmes amoureux, délaissés par leurs conjoints, dont la chaste histoire nous avait captivés il y a quatre ans ? Et est-ce si important de le savoir ?

Au souvenir de l'amour que le héros a laissé filer s'associe pour certains spectateurs celui d'un film aimé plus que de raison. Et même de deux films. Ici vient la parenthèse un peu cuistre, pardon : en mai dernier, à Cannes, où 2046, arrivé avec un an de retard, fut présenté chaud sorti du labo, bobines larguées en parachute d'un avion-cargo ou tout comme, les festivaliers - des privilégiés - ont vu une copie de travail, effets spéciaux crayonnés (pour les scènes futuristes), projo comme un événement « live », ces conditions ajoutant au frémissement ambiant. Cinq mois plus tard, 2046 a encore changé : des scènes ont été remontées - et visiblement un peu raccourcies - pour laisser plus de place à la partie SF, plus symbolique que technologique. Wong Kar-wai l'a promis : d'ici à la sortie en DVD, 2046 changera encore.

Revu à Paris, 2046 paraît légèrement moins saisissant, perdant en tension narrative ce qu'il gagne en onirisme. Mais est-on sûr de regretter le film ou le moment de sa découverte ? Plus largement, un film existe-t-il dans l'instant de sa projection, la mémoire du spectateur, le contenant de la bobine ou de la galette DVD ? 2046 pose ces questions de perception, plaçant le spectateur dans la position du personnage principal, éprouvant dans un même mouvement la jouissance et le regret. Saisir, grâce à ces images d'une stupéfiante beauté, les contradictions les plus intimes de l'âme humaine, c'est évidemment du très grand art.

Par Jacques Mandelbaum - Le Monde du 19/10/2004

Le cinéaste donne une suite sans fin à "In the Mood For Love".
Film chinois de Wong Kar-waï . Avec Tony Leung, Gong Li, Faye Wong, Zhang Ziyi, Maggie Cheung. (2 h 09.)

2046 est le huitième long métrage de Wong Kar-waï, promu super auteur avec le succès public d'In The Mood For Love(2000), sublime mélo qui contribua à faire sortir non seulement son réalisateur, mais aussi le cinéma d'art et d'essai chinois, d'une relative clandestinité.

Wong Kar-waï aura mis quatre ans à livrer la suite de ce film, de longue date intitulée 2046. Ce délai inaccoutumé, l'attente qu'il a suscitée, la rocambolesque arrivée des bobines acheminées par jet privé quelques heures avant l'avant-première mondiale du film au Festival de Cannes, en mai, tout cela aura contribué à porter à son plus haut degré de fébrilité la réception du film.

2046, chaudement accueilli dans nos colonnes, n'a pas fait alors l'unanimité. Désappointées par la confusion du récit et la resucée esthétique qu'il semblait présenter avec le précédent opus, de nombreuses voix ont avoué, plus ou moins explicitement, leur déception. On ne saurait dire si ce sont elles, ou la propension naturelle de Wong Kar-waï à remettre incessamment ses films sur le métier, qui ont déterminé la nouvelle mouture qui sort aujourd'hui en salle.

Grâce à ce nouveau montage, le film a gagné en équilibre et en clarté, sans rien perdre de son affolante complexité. Il remet en scène Chow Mo-wan, le personnage masculin d'In The Mood For Love interprété par Tony Leung, après le suave désastre de ses amours contrariées avec Su Li-zhen, l'héroïne incarnée par Maggie Cheung. Ce film post-apocalyptique (l'apocalypse serait-elle fondée sur la lancinante conviction d'un quadragénaire d'être passé à côté de l'amour de sa vie) se révèle aussi atomisé sur le plan narratif que le précédent était focalisé sur la relation exclusive entre deux personnages. In The Mood For Love était un film centripète, qui ne cessait de ramener l'action au noyau dur d'un couple tenaillé par le désir, 2046 est un film centrifuge, qui propulse le souffle et les débris de cette fission sentimentale aux quatre vents des rencontres de passage, dans la lente dilapidation de l'espace et du temps.

L'action, cyclique, se déroule au cours des années 1960, peu ou prou confinée dans l'hôtel des cœurs brisés d'In The Mood For Love, et rebondissant d'année en année depuis le point d'orgue d'un réveillon de Noël infiniment répété dans le chromatisme à dominante rouge d'un dancing. Passé, présent et futur s'y télescopent, au rythme et à l'image des passions évanescentes dans lesquelles Chow Mo-wan brûle, avec une impitoyable élégance, ses remords et son chagrin. A chacun de ces temps correspond une femme, qui est comme l'ombre de celle, primordiale, qu'il convient ordinairement de chercher.

Au chapitre du passé, voici Su Li Zhen (Gong Li), rencontrée à Singapour. Homonyme de la femme jadis perdue, elle en incarne, sous le sobriquet de "la mygale", une doublure noire et vénéneuse, digne d'un roman-feuilleton. Joueuse professionnelle, une main perpétuellement gantée de cuir, elle tire toujours aux cartes l'as de pique, qui lui permet de triompher de ses amants en se soustrayant à leur désir. Gong Li aura-t-elle jamais été dotée d'une beauté plus ambiguë ?

Au chapitre du présent, voici Bai Ling (Zhang Ziyi), violente et rebelle, fière amazone qui rabroue le séducteur avant de s'attacher passionnément à lui et d'être à son tour victime, sous les auspices de l'affectueuse indifférence, du pire désappointement que réserve le jeu pipé de l'amour. Vieille ritournelle, dont Mouloudji chanta le refrain : "Cœur pour cœur, dent pour dent, telle est la loi des amants."

Au chapitre du futur, voici Wang Jing-wen (Faye Wong), fille aînée du patron de l'hôtel Oriental, éperdument amoureuse d'un jeune Japonais et que Chow Mo-wan aide à tromper la vigilance paternelle.

Cette relation platonique est sans doute la raison pour laquelle Wang Jing-wen est la seule femme dont la présence ouvre sur l'avenir, à travers sa collaboration au travail d'écriture de Chow, dont le roman d'anticipation donne son nom au film. 2046,c'est ainsi trois choses à la fois : le numéro de la chambre contiguë où résida la femme aimée, le nom du roman en cours d'écriture, et ce lieu mystérieux du monde futur d'où personne, dans le roman, n'est censé revenir et d'où revient, de fait, un double de l'écrivain, incarné par un acteur japonais.

De sorte que 2046, davantage que l'addition de ces trois éléments, en constitue la synthèse ; en vertu de la redistribution à laquelle il procède, l'espace se voit déterminé à travers le seul chiffre du temps. Outre une possible définition du cinéma, cette utilisation d'un chiffre d'autant plus mystérieux qu'omniprésent emporte aussi avec elle l'affirmation d'un credo esthétique : celui d'un art de l'artifice et de la réminiscence, doublure mélancolique et évanescente d'un réel peuplé de fantômes en devenir. Ainsi, tous les signes qui pourraient ici attester du poids vivant et contradictoire de la réalité - depuis les multiples personnages jusqu'aux images d'archives du Hongkong des années 1960, en passant par l'existence d'une autre Asie (Singapour ou Japon) - sont-ils inéluctablement aspirés dans la spirale proustienne du temps de la création, immense coquillage jaune et noir qui ouvre et clôt le film.

Jamais le maniérisme de Wong Kar-waï n'aura été poussé aussi loin, jamais la virtuosité de la forme et le mépris de la narration ne s'y seront exprimés avec une telle puissance. On assiste ici, à travers le génial recyclage de formes visuelles (du mélo au manga) et musicales (du bel canto à la rumba), au rêve d'un cinéma qui se suffirait à lui-même dans sa capacité à se transformer en pur catalyseur d'émotions. L'orgueil et la réussite de l'entreprise ne sauraient cependant faire oublier qu'elle est menée sur le fil coupant de l'autosuffisance et, partant, au risque de la mutilation.