… à propos de notre Gérald adoré : malgré son âge canonique (Nan, je ne dévoilerai pas son nombre à 3 chiffres ! ;-)), il a préservé son penchant d'ado., un brin provocateur. Il était tout heureux de me dévoiler la sérigraphie de son extrados …


Faut dire que mouâ, pilote ‘émérite’, j’ai plutôt l’occasion d’admirer son intrados !

Bon, je m’égare …

Comme chaque année, un des événements parapentesques marquant du mois de septembre est bien cette compétition de para-alpinisme baptisée Vol 4807. En fait, l’événement s’apparente plus à un challenge amical ou à la concrétisation du vol mythique rêvé par bien d’adaptes de la voile molle. Un dénivelé de plus de 4000 m offre aux chanceux un point de vue tip-top pour contempler à loisir notre belle région.

Pour prolonger le reportage diffusé par France 3, je vous invite à découvrir :

  • Les chouettes photos, ici, de Fab et d’Hervé de leurs vols du 5 et 9 septembre 2004. Un grand merci à Fab pour m’avoir permis de picorer ses clichés sur son site, Sky & Summit, consacré à l’alpinisme et au parapente.

  • Une bien belle vidéo (R.D.V. dans la rubrique 'Z'olies Videos Para') réalisée par TvMountain (Vol du 6 septembre).

  • Le récit de Marc Coffinet de son envolée sous une Epsilon 3 le 6 septembre 2002.

Le VOL 4807 d’un pilote pyrénéen.

Sourire à la remise des dossards : mon numéro est le … treize ; une touche d’insolence face au colosse de 4810 m.

Vendredi 6 septembre vers 5 heures du matin je découvre une cinquantaine de nouveaux visages ; instantanément le courant passe … peut-être parce que nous partageons le même rêve.
Petit déjeuner dans une ambiance simple et amicale où pointe déjà une certaine dose de concentration, puis embarquement au téléphérique de l’Aiguille du Midi dont le câble interminable nous hisse à 3840 m en 20 minutes.

Sortie de la benne et arrivée d’un pas rapide dans la Grotte de l’Aiguille : un endroit quasi mystique, frontière entre le monde moderne et la haute montagne, sas entre la sécurité du monde des hommes et l’imprévisibilité du massif du Mont-Blanc.
En quelques secondes nous achevons de nous équiper, crampons solidement fixés, nous empoignons les piolets et vérifions notre encordement. Un regard complice et une franche poignée de mains avec mes camarades, ouvrent ce qui s’annonce comme une journée inhabituelle.
La descente aérienne de l’Aiguille nous sort définitivement des brumes intérieures dues à ce réveil si matinal ; nos pieds se cramponnent à la trace et nos yeux se plongent dans les gigantesques reliefs environnants déjà irradiés de lumière.
Le décor est posé pour la journée.

Au Col du Midi, 300m plus bas, la température est si clémente que nous quittons nos vêtements pour ne garder qu’une seule épaisseur. En nous déshabillant nous lançons un regard sévère sur la trace du Tacul qui semble bien verticale.

Nous sommes dans la première difficulté : le Mont Blanc du Tacul. Ce célèbre géant se laisse dompter avec une certaine docilité car notre équipe pyrénéenne l’a apprivoisé au cours de deux ascensions cette semaine, c’est donc la troisième fois que nous nous attaquons à cette pente de 500 m de dénivelé…le « Tacul » est presque un copain maintenant.
Le pas est sûr, le rythme établi, on avance correctement en jetant de temps à autre un regard en arrière pour s’encourager en constatant l’altitude acquise. L’arrivée à l’épaule est tout de même plus vigoureuse quand nous rentrons dans une couche de brouillard épais, que le vent se lève et que la température baisse . Bienvenue au dessus de 4000 m.

Le Col Maudit est réparateur, nous reprenons notre souffle et enfilons une couche supplémentaire pour affronter le Mont du même nom. Il justifiera son patronyme en dissimulant lâchement pendant les deux prochaines heures ses crevasses et séracs dans un brouillard à couper au couteau.
C’est raide, mais les hautes marches nous permettent de vite gagner du terrain … D’un coup ça bouchonne : les ouvreurs nous annoncent avoir perdu la trace : quelques longues minutes d’attente – immobile – me permettent de converser avec des inconnus et de constater, à mi-course, que notre motivation commune n’est pas ébréchée par l’effort. La file repart … et se bloque à nouveau aux pieds du trop célèbre couloir de glace qui restera la difficulté majeure de l’ascension malgré la corde fixe posée par l’organisation. Avec plus de 45 ° d’inclinaison, ce mur de glace nous impose l’utilisation du piolet et des pointes avants. Je grimpe mais les mollets chauffent ; je passe en force là où une bonne technique – que je ne possède pas - me permettrait de m’économiser. L’arrivée en haut du couloir est un soulagement … partout il était décrit comme le point dur. Maintenant, il est derrière …

La récompense ne se fait pas attendre. Après quelques dizaines de pas, depuis le Col de la Brenva, le Mont Blanc se laisse contempler … toujours aussi haut. La grisaille et le froid disparaissent au profit d’un ciel bleu infini et d’un soleil de plomb qui dégèle rapidement les gourdes. Le rayonnement est exceptionnel. J’utilise mon casque pour me protéger de cette tempête de lumière. Le sommet est là en train de nous narguer de son imposante stature, mais les jeux sont faits…ce n’est à présent qu’une question de temps même si le souffle se fait plus court.

Dans les 500 derniers mètres de dénivelé, quand le manque d’air et l’espoir se confondent dans des pas lents et paresseux, quand cette course se transforme en véritable pèlerinage, un objet insolite - mirage en altitude - animé d’une vivacité anachronique, vient bouleverser la pesante stabilité de cet environnement immuable : la manche à air installée par l’organisation.
Parfaitement axée, agitée par plus de 20 km/h de vent, elle semble nous faire signe tel un bras amical qui crierait : « venez, c’est par ici ! ». Seule ombre au tableau : il n’y a pas d’ailes en l’air et si l’on regarde 2000 m plus bas, les nuages sur la vallée laissent peu de place pour admirer la capitale de l’alpinisme ce qui présage des fenêtres de décollage relativement courtes. Qu’importe, le sommet sera déjà une belle victoire. C’est dur, mais les doutes accumulés depuis des mois au sujet de cette ascension symbolique s’effacent pour laisser place à une certitude savoureuse ; le Mont-Blanc est à cet instant un poisson ferré qu’il suffit de ramener doucement sur la berge de la réalité.

Je franchi l’arête, je suis au sommet : profonde inspiration couplée à une vision panoramique - les meilleures des drogues.

Soudain le son se remet en marche : les membres de l’organisation présents au sommet s’animent pour faire comprendre aux pilotes présents que le créneau va être court et même hyper court. Les conditions au déco sont idylliques mais la couche vers 3000 m n’a pas l’air décidée à rendre service aux parapentistes aujourd’hui. A ce moment, une certaine confusion envahit mon esprit sous l’effet de la fatigue, de l’altitude et de l’émotion : j’ai un peu de mal à hiérarchiser les tâches qui me permettront de quitter le sol dans de bonnes conditions : manger et boire un peu, ranger mes affaires, penser à protéger crampons et pointes du piolet pour éviter les accidents, ouvrir mon aile, la vérifier, m’habiller plus chaudement …
Il faut que je réussisse à m’envoler du premier coup. Brûler trop d’énergie dans des gonflages ratés et des remontées de pentes me condamnerait à rentrer par la voie terrestre sous-entendu à atteindre le refuge du Goûter à plusieurs heures de marche d’ici … pas très réjouissant …
Mon binôme arrivé plus tôt que moi au sommet est déjà en configuration de décollage. Il se bat avec sa voile dans un vent bien présent. Il renonce et retourne mettre de l’ordre dans son équipement de l’autre côté de la crête. Sa place est libre et personne n’a l’air pressé de décoller alors je m’avance avec l’aile en boule. Là, je suis pris en charge par les ouvreurs. Leur présence rassure, ils sont ici chez eux, à l’aise … je ne suis qu’un invité, la confiance est immédiate.
Tous les signaux sont au vert - je suis prêt - le moment attendu , tant de fois imaginé, est là … il n’y a qu’à délivrer l’impulsion qui placera les caissons dans le vent. La suite dure trois secondes : deux pas dans la pente et le vent fait son office. L’aile est calée - un doigt de frein pour parfaire la forme de l’ Epsilon - bascule sur la ventrale … et me voilà en l’air face à ce dôme tant convoité … enfin je peux le regarder en face, à son niveau !

Sentiment unique qui clôture tant d’efforts et 3 mois de préparation .

La première partie du vol est magique, un air parfaitement lisse qui permet de lâcher les commandes pour s’installer confortablement et brûler un film entier de photos.
Mais il faut penser à la suite qui s’annonce moins paisible : une couche active me sépare de Chamonix où je dois me poser, elle m’offre une petite ouverture qui me permet d’ajuster le cap. Nul doute que ça va chauffer : un nuage se développe très verticalement juste devant moi et je n’échapperai pas à sa zone d’influence. Rock’n Roll moins trente secondes. L’ambiance magique et lumineuse du décollage est vite oubliée quand les grandes oreilles ne suffisent pas à contrôler de très importants mouvements de roulis subits par l’aile … et son pilote. Je n’ai pas de vario (« Le Mont Blanc c’est haut, il faut s’alléger ! » - c’est promis je vais investir dans un solario) et je ne sais pas si je descends vraiment tant je perçois de tension dans les épaules. Le paysage change toutes les secondes : la vallée, la pente, la vallée, le glacier, la pente, tiens un morceau de ciel ... Un instant je pense aux traces de vomissements laissées dans la neige par les alpinistes mal acclimatés : il se pourrait que se soit bientôt mon tour ... Je me rassure en me disant que ces wagas involontaires font plonger l’aile. Je pose un repère visuel sur un sérac dans la pente qui me fait face une seconde sur deux : pas très convaincant tout çà, je reste un bon moment au même niveau. En revanche je conserve une vitesse sol correcte et je me retrouve en fin du glacier … une fois sur la vallée je pourrai toujours avoir recours aux B. Cette réflexion est stoppée par une nouvelle surprise… humide : il pleut, pas très fort, mais il pleut quand même. La concentration est maximale, j’élabore les stratégies en cas de durcissement de la négociation avec messieurs les nuages … Finalement, au bout de quelques minutes je sors de tout cela.
La chance aura été de quasiment toujours conserver un visuel rassurant sur des habitations en fond de vallée en ne volant jamais plus de 10 secondes consécutives sans visibilité.

Passée la couche de nuages qui s’établit comme frontière entre Chamonix et son joyau, le vol redevient calme. Je relâche les oreilles et me remet tranquillement de mes « moments de solitudes » précédents. Il est temps de repérer l’ atterrissage. Approche sur la cible … un poil long, je l’abandonne au profit d’un cameraman sur qui je vais me poser histoire de finir cette aventure avec un brin de panache.

Je pose le matériel et cherche mes camarades dans ce ciel, … désespérément vide. J’apprends à la table de contrôle qu’ils sont coincés là-haut, ou pire, qu’ils ont fait demi-tour à mi-chemin du sommet. La joie d’avoir réussi l’ascension et le VOL fait place à une légère amertume : celle de ne pouvoir partager ce moment unique ni avec mes proches ni avec mes compagnons de cordées. C’est ainsi … Je préviens ma famille et mes amis à qui j’échauffe les oreilles depuis quelques mois avec ce projet inutile - via un texto « 4807 OK – posé vivant, posé content ! »

Voilà … C’était une journée pas comme les autres … organisée paradoxalement par des gens comme les autres : l’équipe du VOL est constituée d’anti-héros : des gens simples, attentifs, rêveurs pour croire en un tel projet et réalistes quand il s’agit de gérer la sécurité d’une telle organisation. Ce sont des réalisateurs de rêve, des gens qui veulent partager sans frime, sans histoires d’argent ou de médiatisation – 200 % authentique … juste le plaisir de faire et de partager en ouvrant le terrain de jeux qu’ils aiment à des anonymes qui envient une partie de leur quotidien. Un peu frustrant de ne pas pouvoir leur rendre autant d’émotions.
Alors, si d’aventure, le VOL 4807 vous tente, faites leur confiance, mais ne les décevez pas - préparez vous sérieusement - votre réussite et votre sourire sont les seules récompenses de cette unique équipe de passionnés !