Fin de printemps sur le piémont pyrénéen, je débouche en pleine lumière, aux alentours de onze heures. La vallée respire la sérénité ; personne à l’atterro, personne ici, personne en l’air : je suis un peu déçu. Il est rare que, même en semaine comme c’est le cas, le site ne soit pas utilisé.

J’ai posé à mes pieds ce nouveau modèle avec lequel je n’ai encore jamais volé. J’hésite, seul pour une prise de contact.. Mais comme presque toujours lorsque le temps est idéal, la tatillonne prudence qui me ferait renoncer est bien vite balayée. D’autant plus que j’ai choisi le « Vautour Fauve » du fabricant local « Face Sud » , particulièrement bien adapté à la région. Les tracés encéphalographiques et les courbes de biorythmes ont montré qu’il doit me convenir avec un taux de compatibilité de quatre-vingt-seize pour cent. Lors de l’achat, la visite de leur laboratoire n’a pu que me conforter sur le sérieux de leurs méthodes de production et la qualité des biomatériaux employés. L’ADN de l’adaptateur-réflexe par exemple est purifié puis cloné à partir d’un animal dans la force de l’âge abattu il y a seulement quelques mois par un chasseur homologué ; les protéines de base et les différentes hormones sont intégrées et produites par la plus récente des souches de bactéries et les vitamines de synthèse sont triées en fonction de leur organisation spatiale, lévogyre ou dextrogyre, pour une efficacité optimale...Toutes les garanties de confiance donc.

Je me penche vers le symbiote dont la profonde teinte noire palpite doucement au soleil : son indicateur de charge mentionne cent pour cent. Avec émotion je me déshabille et ramasse l’épais et pesant short souple avant de le revêtir.
Je suis face à la pente, tête levée dans la brise. Une inspiration, une expiration profonde et des deux mains je comprime mes hanches, injectant ainsi dans les circuits biologiques les contenus des vésicules. Un litre d’eau se mélange alors à cinquante centilitres d’hormone de croissance pure et autant de concentré glucosé sur-énergétique.
J’ai fermé les yeux, angoissé par les transformations qui se mettent en place.

Le symbiote brutalement irrigué resserre son étreinte sur mon corps, comme une ventouse; sa chaleur s'intensifie, proche de la brûlure, et déjà, alors que je le sens gagner en étendue, les premières connexions s'établissent. Sa réserve d'eau intégrée lui permet de rapidement étirer ses membranes de mes genoux à mon crâne, colonisant en douceur mon épiderme entier, me donnant l'apparence approximative d'un énorme concombre de par la teinte verte de sa charge chlorophyllienne naissante. La surface acquise lui permet à présent de tirer de la lumière solaire l'énergie nécessaire à la phase d'épaississement. Dorénavant, toute source d'humidité fera son affaire et il puisera dans l'atmosphère à vitesse accélérée la vapeur d'eau dont il a besoin pour constituer la quarantaine de kilos de sa masse achevée.
Essayant d'oublier cette oppressante augmentation de poids, je repense avec plaisir aux images de ces compétitions printanières sur les décollages d'altitude; Les concurrents se déshabillent en frissonnant dans la brise glacée pour immédiatement déclencher le processus de croissance du symbiote qu'ils portent sur eux. Il s'en trouve toujours pour préférer l'enfiler à la hâte plutôt, disent-ils, que de transpirer toute la montée dans cette seconde peau inconfortable. De ravissantes compétitrices, les seins raffermis par l'air vif, distraient quelques instants le regard de leurs concurrents masculins, avant qu'un nouvel épiderme ne les envahisse en virant du noir au vert. Pour accélérer le processus, tout le monde se précipite sur les névés, faisant fondre la neige par simple contact, avec des bruits de violente vaporisation.
Dans ces moments irréels, ces furieux en transes pourraient vous sécher comme un vieux jambon si vous vous approchiez trop. Lors des départs de manches d'importance comme sur tous les décollages surfréquentés, il n'est pas rare de ressentir sur la peau et dans les voies respiratoires les brutaux assèchements de l'air ambiant provoqués par tous ces symbiotes avides d'humidité.

Les yeux clos, je suis rappelé à mes sensations immédiates. La chaude caresse du symbiote s'est transformée en étreinte glacée d'un organisme affamé d'énergie pendant qu'un canal-sonde s'enfonce dans le sol derrière moi pour en tirer les éléments nutritifs manquant au corps en construction. Durant la mise en place de l'exo-squelette et de ses énormes muscles, je suis bousculé par des vagues contradictoires d'émotions. Le système nerveux encore inachevé du symbiote établit le contact avec le mien : j'ai envie de rire ,envie de pleurer et je m'abandonne en tremblant à ces déroutantes sensations afin d'assurer la meilleure interpénétration possible; de la qualité de cohésion des deux organismes dépendra la qualité du vol. Il faut se laisser plonger dans ce vertige bref mais épuisant puis ignorer le brutal accès de colère généré par le psychisme personnel qui voudrait se défendre contre l'intrusion et qui marque la fin de la seconde phase.
En parallèle du mien , un cœur puissant s'est mis à battre sur un rythme affolant et j'ai le sentiment de tomber dans le vide de la mort. Je me prends alors d'une rage violente pour ce corps étranger, mais cela ne dure pas: la fusion est scellée Je ne suis plus capable de penser en termes de "lui" et "moi", nous ne faisons plus qu'un!
La troisième phase est la plus douce, il s'agit de la croissance des plumes. Elle me permet de me reprendre après avoir été quand même pas mal secoué. Chez Face Sud ils ont encore du boulot à faire sur les processus de mise en place afin de les édulcorer; ça n'est pas leur point fort!

Je sollicite mon nouvel organisme pour qu'il me procure une bonne dose d'endorphines. Pendant que l'apaisement m'envahit je peux sentir le duvet me chatouiller les mollets. Mes bras modifiés se positionnent vers l'arrière en même temps que les gigantesques rémiges viennent balayer le sol. Je peux, sans les voir, les compter une à une. Je bénéficie maintenant d'une douce température auto-régulée.
C'est fini; au décollage se dresse maintenant un gigantesque oiseau vert au ailes repliées et capable de tirer son énergie du soleil. La séquence symbiotique est achevée, le tout aura pris moins d'une minute.
Je vais ouvrir les yeux...

En décrispant les paupières je suis d'abord ébloui. Je baisse la tête dans mes plumes pour atténuer la luminosité qui me parvient puis je relève progressivement le regard.
Le paysage est d'une netteté sidérante avec un relief et un piqué inconnu jusqu'alors. Les contrastes accrus m'apportent un sens des distances exceptionnel, une précision de perception fabuleuse. Je suis abasourdi. Simultanément, des scintillements de couleurs, comme des aurores boréales se déplaçant dans mon champ visuel, signent la présence et la température des ascendances. Les souples ondulations miroitantes varient à l'infinie du mauve au doré dans un ballet toujours renouvelé. Les membranes oculaires jouent leur rôle à la perfection.
Les corpuscules de Herbst qui réagissent aux variations de pression fonctionnent eux aussi à leur sensibilité maximum: là-bas, sur la crête de Bourusse, la brise de la plaine déborde déjà, engendrant de sourds rouleaux que fracassent à intervalles réguliers les teigneux déclenchements thermiques, explosions de vagues dont le ressac résonne silencieusement, comme autant de puissantes basses du formidable concert aérologique, dans tout mon corps. D'une simple pensée, je cale ma perception verticale du volume aérien sur l'altitude du décollage, onze-cent-quatorze mètres très précisément. En avant de mon front, les noyaux de magnétite accordés aux forces magnétiques terrestres me confirment l'orientation nord-nord-est de la pente d'envol. Je serai désormais en permanence capable de me situer de manière chiffrée dans toutes les dimensions de l'espace...

J'étends mes ailes, à droite, à gauche. Waow! Il y a de l'envergure! Cinq mètres cinquante de chaque côté à hauteur d'épaule, ça impressionne...
Une accélération de la brise me fait frémir les rémiges et je sais déjà à quelle incidence me placer pour optimiser le décollage. J'agite mes doigts qui dépassent du vert plumage de bord d'attaque, je fais quelques mouvements pour m'assurer de ma complète mobilité, je brasse deux lourds battements d'ailes: la portance arrive, immédiate, puissante presque à me soulever. Mes énormes pectoraux travaillent avec facilité, pouvant fournir en air calme un taux de montée compris entre zéro virgule cinq et un mètre par seconde, suffisant pour voler sans effort en palier ou pour s'élever lentement durant quelques instants en acceptant une fatigue conséquente.
Les laboratoires nous promettent pour les années à venir de nouvelles lignées de chloroplastes au rendement accru, capables d'apporter à des turbo-fibrilles musculaires génétiquement modifiées assez d'énergie pour autoriser le décollage sur le plat. Ce sera la fin d'une époque mais je crois que nous serons encore nombreux à continuer à monter au décollage sans nécessité, tant sont importants en vol libre ce genre de préliminaires générateurs de tellement d'émotions...
Sur mon ventre s'ouvre une poche semblable à celle des marsupiaux. Je ramasse mes vêtements et les y fourre en vrac; maintenant priorité au vol, l'envie de prendre l'air se fait de plus en plus pressante.

Ailes étendues je bascule sans avoir à réfléchir en deux pas dans la pente, m'attendant à devoir rattraper une course d'élan mal calculée par quelques mouvements alaires .Il n'en est rien, tout se passe à merveille tant est parfaite l'intégration du symbiote. A l'interface de nos épidermes, de microscopiques filets nerveux et circulatoires se sont développés, reliant les organismes, cheminant sans erreur et sans douleur dans la partie humaine de mon corps pour une totale efficacité kinesthésique. Plus important encore, à l'arrière de mes yeux, le long du nerf optique, pénètre jusqu'aux hémisphères cérébraux l'indispensable liaison avec le cerveau d'oiseau. Par sécurité, c'est ma raison qui garde la mainmise consciente sur les décisions de l'organisme global et je ne reçois en retour que les informations et sensations concernant le vol.
A peine suis-je à quelques mètres du sol que j'ai l'impression de tout connaître de la masse d'air. Tant de données me sont parvenues en un instant que je suis dérouté de pouvoir les utiliser sans peine.

J'ai brutalement freiné en plongeant à droite pour utiliser ces bulles tièdes qui s'élèvent et se rejoignent trente mètres au-dessus. Mais cette séquence n'était pas assez abandonnée, ma décision était encore trop pensée, trop consciente, le palier après décollage était trop court et je me suis retrouvé en sous-vitesse. Alors, sans avoir à le réfléchir, dans un réflexe qui ne m'appartenait pas, pour prévenir le décrochage asymétrique, je vis se déployer l'alule, cette forte plume en bord d'attaque qui vient souffler les filets d'air sur le profil et les recoller malgré la sur-incidence. Ridiculement lentement, autour de dix kilomètres-heure, j'ai pu centrer ce minuscule thermique qui me hisse à la vitesse ascensionnelle de zéro virgule quatre mètre par seconde au-dessus du décollage où j'abandonne enfin cette inélégante et quasi-parachutale allure de vol, redonnant de la vitesse pour noyauter sur la tranche, toutes plumes lissées.
Profitant comme jamais des moindres accélérations verticales de l'ascendance qui forcit, slalomant aux meilleurs endroits pour crever une sorte de couche d'arrêt faiblarde, grappillant ensuite tout ce qui passe à mon taux de chute mini de zéro virgule six mètre-seconde pour finir sur un souffle d'air, je fais le plafond à deux mille cent.
Je quitte le thermique comme une bombe pour tester la vitesse maxi, fusant sur le chaos rocheux de Pène Nère à quatre-vingts-quinze kilomètres-heure et finesse douze, sans prendre la peine de suivre le moindre relief. Milieu vallée, dans l'air inerte et bleuté, je ralentis d'un coup à cinquante-cinq à l'heure dans une ressource réjouissante qui me ramène à mes vingt-quatre points de finesse maximum.
Glissant sereinement vers les rochers noirs que je vise, j'ai tout le temps de choisir le meilleur des thermiques qui se développent au-dessus. Ici l'aérologie est plus puissante et je découvre l'efficacité du troisième axe constitué par la queue pour ce qui est des corrections de confort: il faudrait des turbulences vraiment violentes pour me déstabiliser.
Quelques tours pour la forme et c'est reparti en direction de Cornudère, vers une ascendance qui s'enroule dans mon champ de vision en drapures mauves et translucides (thermique faible) jusqu'au-dessus du Cap des Tèches. Un peu plus d'application et cette fois-ci plafond à deux mille deux cent mètres. Accélération franche pour sortir rapidement de la zone perturbée et je me retrouve en plein ciel, face au nord, comme dans le calme glacé d'un lac d'altitude. Je décide de tester le battement d'ailes ; le mouvement idéal, la bonne cadence, me viennent instantanément. Bizarrement, j'éprouve une sensation peu aérienne, comme une nage calme, un effort sans véritable peine, qu'il me semble pouvoir continuer des heures durant.
Je passe rapidement à la verticale du village avec mille huit cent mètres de gaz.
Loin en dessous de moi c'est un véritable tir d'artillerie qui commence: la face sud du Relais, complètement sous le vent, laisse partir des bulles puissantes très vite hachées par la brise. Le thermique crépite et étincelle comme un feu de bois. Brisé par les turbulences et dispersé vers le sud-est, il se délite en permanence dans un magma multicolore sans jamais pouvoir atteindre le plafond.

Demi-tour en direction de l'atterro car j'y note un peu d'agitation. De mon observatoire d'altitude, je zoome grâce à mes yeux de rapace vers ce sol si lointain, si étranger, où je reconnais quelques véhicules et silhouettes familières.
Vertical terrain, allez hop! Descente rapide!
Un coup de queue me bascule en piqué pendant que mes ailes se replient le long de mon buste pour se résumer à deux dérives stabilisatrices latérales. L'accélération me coupe le souffle et le terrain me bondit à la face! Je ne peux même plus estimer ma vitesse tellement la sensation est brutale. Je traverse en quelques secondes des couches d'air de plus en plus chaudes dans le hurlement du vent relatif. Il est déjà temps de revenir en vol normal, ce que je m'efforce de faire le plus en douceur possible. Je ne peux éviter une ressource gigantesque dans laquelle les "G" encaissés me font intérieurement crier au-secours. Sans l'assistance cardiaque du symbiote, c'était la syncope assurée !
Une centaine de kilos se laissant tomber comme une pierre développent apparemment une énergie cinétique considérable...


Petit palier de récupération, PTU avec dernier virage sur la tranche, et je me pose...à moitié sur le ventre.

Le retour à la pesanteur est pénible à intégrer après une telle facilité de vol et j'ai bien du mal à prendre en charge les quarante kilos du symbiote malgré mes cuisses renforcées.
Tout en clopinant vers les cabines à résidus, je salue les copains qui me reconnaissent à peine sous mon nouveau costume de plumes. Dans la petite pièce silencieuse, les échanges thermiques de cet espace confiné prolongent la féerie aérienne: laminaire et bleuté, un courant d'air frais s'infiltre sous la porte ; du sol réchauffé par des taches de soleil montent des volutes orangées, des remous dorés ne cessent de frapper le plafond gris qui les confine...

Je cherche au niveau de la gorge sous des plumes soyeuses l'emplacement dénudé où poser ma main. Je m'efforce de ne penser à rien et j'appuie doucement, en un profond massage circulaire.
L'adrénaline de la réserve sous-cutanée imprègne le centre de conversion qui s'active. La régression est très rapide; le symbiote exsude son humidité qui ruisselle dans le bac à douche, tout en rejetant sur le côté la matière sèche, maintenant semblable à une cendre brune, qui avait permis son développement. Je titube sous le choc de la séparation psychique et retrouve un monde qui m'apparaît plus terne et plus dense. Le symbiote se rétracte et se déconstruit à une vitesse telle que la température de la pièce augmente brutalement.
Je me rhabille et ouvre la fenêtre pour aérer avant de collecter mes résidus solides dans le petit bac que je remonterai vider tout à l'heure, à l'occasion d'une navette, sur le décollage.
Le symbiote, flasque et inerte comme un paquet d'algues noires, semble lui aussi fatigué. Son niveau d'énergie est tombé à quarante pour cent. Posé dehors sur le talus, au soleil, il se rechargera bien vite. Je sors.

Et je me retourne vers ces sourires regroupés autour de la buvette du club: il est plus que temps de raconter mon vol...